
« En latin, complexus signifie ce qui est tissé ensemble », écrit le sociologue Edgar Morin. Il écrit aussi : « Je suis environné par le mystère. J’ai le sentiment de marcher dans les ténèbres, entouré par des galaxies de lucioles, qui à la fois me cachent et me révèlent l’obscurité de la nuit. »
Cette complexité, ce « tissé ensemble », ce pourrait être l’assemblage des pulsions. Pulsion de vie, pulsion de mort, Éros et Thanatos. À Éros, la lumière, l’autoconservation, l’érotisme. À Thanatos, l’obscurité, l’agressivité, la destruction.
La « pulsion de vie » est un pléonasme, toute pulsion est de vie ; c’est la « pulsion de mort » qui est une contradiction.
Pour Freud, c’est l’Éros qui fait le lien entre les pulsions. Lorsque cette liaison ne se fait plus, la pulsion de mort prend le dessus et occupe tous les terrains désertés par l’Éros. La mélancolie, que Freud désigne comme « pure culture des pulsions de mort », est caractéristique de cette désintrication des pulsions. La pulsion de mort, qui n’est plus entravée par l’Éros, acquiert alors une puissance destructrice insoupçonnée. Il se joue, en permanence, un combat de titans, dû à l’antagonisme féroce entre pulsions. D’où la violence destructrice de certaines crises.
Les échecs à répétition, les amours délétères, l’habitude de la souffrance s’inscrivent aussi dans cette culture de la pulsion de mort. On devient celui ou celle qui ne réussit pas, celui ou celle qui ne trouve pas le bon partenaire amoureux, celui ou celle qui ne cesse de se plaindre. Et que dire de ceux qui vivent dans l’angoisse ? Dont les choix, conditionnés par la peur, génèrent frustrations, insatisfaction car en contradiction avec la vérité de leur désir.
Pulsions de vie et pulsions de mort cohabitent en un mélange explosif : « Tout affaiblissement de l’Éros fait, du mélange vital, un bouillon de culture létal », dira le psychanalyste André Green. « Nul n’échappe à la dépression qui est liée à la condition humaine », écrit-il encore. « Nous n’en mourrons pas tous, heureusement. Chez la plupart, les pulsions de vie nous rendent un goût de vivre qui nous aura fait défaut un moment. » Puis : « Même le deuil des êtres les plus chers, ceux que nous croyions irremplaçables, prend fin un jour. »
Car il faut compter sur le pouvoir de la vie.